Mais là où The Economist pète les plombs du néolibéralisme, c’est quand il en vient à recommander explicitement le financement des déficits publics par la planche à billets, ou plus exactement par la Banque Centrale. Le raisonnement est imparable. Il consiste à rappeler, dans la pure tradition keynésienne, pourquoi les instruments conventionnels de politique économique pourraient fort bien se révéler insuffisants pour faire face au risque de dépression. D’une part la ’trappe à liquidité’ rend inutile les baisses de taux d’intéret à court terme et la politique monétaire : pris à la gorge et paniqués par la chute des prix, les gens et les entreprises ne pensent qu’à se désendetter et/ou à garder leur richesse liquide. D’autre part l’explosion de l’endettement public rend méfiants les investisseurs et les Etats ne peuvent pas continuer à financer le déficit par émission de bons du trésor sur les marchés financiers, sauf à accepter une envolée des taux d’intéret à long terme pour attirer les investisseurs. L’ex-porte-parole extrémiste du néolibéralisme en vient alors à ce qu’il appelle ’l’option nucléaire’, qu’il recommande en cas de besoin : ’financer les dépenses publiques ou les réductions d’impôts par la création monétaire. Ca pourrait se faire de la manière suivante : le gouvernement annonce une baisse d’impôts et émet des obligations pour la financer. Mais au lieu de les vendre à des investisseurs privés, il les met en pension à la banque centrale en échange d’un crédit. Il tire sur ce compte pour provisionner les chèques envoyés aux contribuables. Ce schéma est identique à un lâcher de billets de banque par hélicoptère, mais avec une comptabilité plus rigoureuse et une distribution moins erratique de liquide. On court-circuite les banques et les marchés pour mettre directement l’argent dans la poche des gens’.
Bien sur, ajoute le journal, cela aurait des effets inflationnistes, mais dans une période de déflation, ’ce serait une bénédiction’…
Mais, se dit le lecteur, quel banquier central serait assez audacieux pour faire une chose pareille ? En Europe, M. Trichet ou ses coreligionnaires MM. Noyer et Camdessus se feraient sans aucun doute hara-kiri avant d’endosser une telle politique. Mais, rappelle The Economist, Ben Bernanke, le patron de la Fed, n’a rien d’un fanatique : en 2003 il avait recommandé aux responsables japonais de pratiquer de la sorte pour sortir le Japon d’une stagnation interminable, elle aussi consécutive à l’effondrement d’une bulle immobilière et une paralysie du système bancaire.
Deux conclusions viennent à l’esprit en lisant cet article. Les élites néolibérales, du moins anglo-saxonnes, ne défendaient le dogme que par pur calcul, sans y croire elles-mêmes ; elles ont pris conscience des dangers de la situation et envisageront toute la palette des mesures keynésiennes pour éviter une longue dépression. (Cela ne garantit pas que des majorités politiques se dégagent pour porter de telles mesures, ni que celles-ci marchent).
Mais en même temps, The Economist continue à prôner inlassablement la libéralisation (des transports aériens dans cette édition du journal), la flexibilisation du marché du travail et la libre circulation des capitaux et des marchandises. Keynes sans doute, mais Marx, jamais.
Photo : ShellyS Flickr

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