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Le sabre, le goupillon et le coffre-fort

jeudi 25 décembre 2008, par Jean-Marie Harribey

De nombreuses personnalités ont signé dans la presse (notamment dans Le Monde, 24 décembre 2008) un texte intitulé « Noël dans la crise : un rendez-vous pour l’espérance ». Parmi elles, Jean Boissonnat, Jacques Delors, Jean-Baptiste de Foucauld, Alain Juppé, Michel Rocard, etc.

Ces personnalités entendent saisir l’occasion de « la célébration de la naissance du Christ » pour « nous faire redéfinir le sens que nous donnons à l’économie ». Et, pour cette redéfinition, ils font appel à la traditionnelle doctrine sociale chrétienne : respect de la propriété privée, option préférentielle pour les pauvres, combat pour la justice et la dignité, devoir de solidarité, bien commun et principe de subsidiarité en sont, nous disent-ils, les six piliers. On pourrait croire que serait ensuite prononcé un verdict sévère et audacieux sur l’économie mondiale actuelle et sa crise. Non, « les chrétiens ne condamnent pas l’économie de marché ». Le profit n’est pas récusé à condition d’avoir une « régulation ».

Quelques questions à nos éminentes personnalités, quasiment des éminences.

Quelle est la différence entre ce qu’il faut bien appeler une profession de foi et le discours de Nicolas Sarkozy à Toulon, au mois de septembre dernier, demandant une refondation et une moralisation du capitalisme ? Quelle est la différence avec tous les commentaires entendus de la bouche des chantres du néolibéralisme pendant trois décennies qui s’empressent d’appeler à réglementer aujourd’hui ce qu’ils ont contribué à déréglementer hier ? Quelle est la différence entre cette refondation et celle que nous promettait le Medef avec sa « société du risque » ?

N’est-ce pas Jean Boissonnat et Jean-Baptiste de Foucauld qui, déjà dans les années 1980, ont trouvé des raisons pour réformer progressivement notre modèle social alors qu’était engagée la destruction de toutes les conquêtes sociales ?

N’est-ce pas Jacques Delors qui se vantait naguère d’avoir désindexé les salaires par rapport aux prix, imposé un plan de rigueur et convaincu ses amis socialistes que le marché était indépassable ? N’est-ce pas lui qui avait écrit un « Livre blanc » préfigurant l’Acte unique de 1986, son « traité favori », disait-il, qui allait achever de transformer la construction européenne en une machine néolibérale ?

N’est-ce pas Alain Juppé, droit dans ses bottes, qui avait tenté à l’automne 1995 de poursuivre la réforme catastrophique d’Edouard Balladur sur les retraites ? Certes il avait échoué, mais n’avait-il pas préparé le terrain pour les réformes Fillon ultérieures ?

N’est-ce pas Michel Rocard qui nous ressasse depuis plusieurs années que le capitalisme a définitivement gagné, remoulinant la « fin de l’histoire » de Francis Fukuyama ? Peut-on dire à Michel Rocard, venant de Mai 68 et de l’autogestion, qu’il confond capitalisme et marché (voir Alternatives économiques, Hors-série, « L’économie de marché », n° 77, 3e trimestre 2008) et que cette confusion est l’une des nombreuses manières qui ont permis à l’idéologie néolibérale de justifier la marchandisation de toutes les activités humaines et la remise entre les mains du marché omniscient la gestion des hommes et de la nature, lesquelles nous ont conduits à la crise globale majeure actuelle ? Est-il indifférent que, dans un texte qui se veut aussi « refondateur » de l’économie, le mot « capitalisme » ne soit pas prononcé pour en parler ? Qu’est-ce que la financiarisation du capitalisme, sinon l’exacerbation de la logique de la rentabilité maximale qui ne peut être obtenue que par le sacrifice des humains et de la nature ?

La logique du profit est une logique sacrificielle. Est-ce la raison pour laquelle des « éminences chrétiennes » en font la trame de leur prêche ?

« Noël dans la crise » ? Ne serait-ce pas plutôt crise de Noël et de toutes les représentations idéologiques d’un temps où, après le sabre et le goupillon, c’est le tour du coffre-fort de perdre sa légitimité ?

Décidément, il sera difficile de pardonner à ces éminences…

Photo : StockXchange

4 Messages de forum

  • Le sabre, le goupillon et le coffre-fort Le 25 décembre 2008 à 22:26

    Bravo ! Rien à ajouter... Daniel Richard FGTB (Verviers - Belgique)

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  • Le sabre, le goupillon et le coffre-fort Le 27 décembre 2008 à 10:47 , par Guido Brasletti

    Salutaires rappels, on se demande bien pourquoi ces chantres du libéralisme ne font pas profil bas vu les circonstances actuelles...mais là aussi c’est une histoire de foi qui, c’est bien connu "soulève les montagnes", et surtout repeint les lunettes.

    Par contre c’est un peu facile de transformer Delors en Dark Vador qui a lui seul aurait entraîné le vertueux Parti Socialiste du côté obscur de la Force : et d’un il n’a pas été le seul à virer sa cuti et de deux l’éventail des tendances y était tel que c’était possible, au nom de la sacro-sainte "unité". Il n’a pas non plus transformé la construction de l’Europe en machine de guerre libérale, le ver était déjà dans le fruit de cette organisation a-démocratique depuis longtemps. Et ce fait même suffit pour discréditer d’avance tous ceux qui prétendraient dans ce cadre là pouvoir mettre en oeuvre une politique plus sociale : ils ne contribueraient qu’à perpétuer une funeste illusion.

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    • Le sabre, le goupillon et le coffre-fort Le 27 décembre 2008 à 11:35 , par Jean-Marie Harribey

      Delors ne fut pas le seul artisan du ralliement des socialistes au social-libéralisme, mais il en fut l’un des plus fervents. Et "fervent" est dans doute le mot le plus approprié.

      La présence du ver das le Traité de Rome signifie-t-elle que l’histoire est écrite d’avance ? Qu’aucune force sociale n’est capable ensuite d’influer sur la trajectoire, dans un sens ou dans un autre ?

      Il y a des vers dans les fruits qui ne rendent pas ceux-ci totalement incomestibles. Une pomme avec un vert est souvent bien meilleure qu’une autre, bourrée de saloperies chimiques, exempte de ver, et pour cause.

      JMH

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  • Le sabre, le goupillon et le coffre-fort Le 3 janvier 2009 à 13:59 , par Baillergeau Maurice-Alain

    Si l’inverse des orientations prises par Rocard, Delors, Foucauld, etc... assurerait le bonheur des peuples ? C’est possible, mais on n’a jamais vu !

    Attendre la réalisation de l’idéal pour donner son accord, ça laisse du temps et ça ne déplait pas à la droite

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