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La règle des « trois tiers » : attention danger

samedi 14 février 2009, par Jean-Marie Harribey

On n’a pas assez fait attention à la dangerosité du nouveau slogan de Sarkozy avancé dans son émission de propagande du 5 février : « le partage des profits en trois tiers : salariés, actionnaires et investissement ». On passera vite sur le fait que Sarkozy et nombre de commentateurs le lendemain confondent souvent valeur ajoutée et profit. À la racine de cette confusion figure la croyance que le capital est fécond. Ainsi, Pierre-Antoine Delhommais, nouvel économiste libéral en chef au journal Le Monde, écrit-il (7 février 2009) : « Deux facteurs contribuent à la création de valeur ajoutée dans l’entreprise : le capital et le travail. » On recommande à cet éditorialiste, s’il s’obstine à ne pas lire une seule ligne de l’économie politique et de Marx en particulier, de lire au moins les deux premiers alinéas de la page 223 (éditions Payot, 1969) de la Théorie générale de Keynes. Mais, pour aujourd’hui, l’essentiel sera ailleurs.

L’entreprise Total a annoncé un profit record pour 2008 de 13,9 milliards d’euros, et les entreprises cotées dans le CAC 40 ont versé l’an dernier 54,2 milliards d’euros à leurs actionnaires (43 de dividendes et 11,2 de rachats d’actions) (Les Échos, 13 février 2009).

Aussitôt, des voix s’élèvent pour prendre Sarkozy au mot et demander qu’on applique son nouveau slogan du partage du profit en trois tiers. C’est un piège grossier. Parce que ces profits records sont dus essentiellement à une gigantesque ponction sur la collectivité et pas seulement sur les salariés des dites sociétés. Et cela par plusieurs mécanismes.

Le premier est tout simple. Total, ainsi que toutes les « majors », ont profité de la flambée du prix du pétrole pendant le premier semestre 2008. Cette flambée s’est traduite par un prélèvement en hausse brutale sur tous les utilisateurs de pétrole. Un autre mécanisme est celui du fonctionnement classique du capitalisme : les positions dominantes sur le marché se traduisent par la fixation de prix qui n’ont plus de rapport direct avec les coûts de production individuels de chaque entreprise, mais intègrent une part de réallocation de la richesse globale par le biais d’une tendance à la péréquation du taux de profit entre les capitalistes qui se partagent la plus-value au prorata de leur capital engagé.

Tout cela doit nous amener à revendiquer non pas une répartition du profit selon le slogan de Sarkozy, mais une répartition de la valeur ajoutée pour l’ensemble de la collectivité : diminution drastique des dividendes, augmentation des salaires (d’abord des plus faibles), diminution du temps de travail de tous et augmentation de la part de richesse qui sera socialisée pour payer les services non marchands et assurer la protection sociale.

La RTT [1] est l’exemple qui permet peut-être de mieux comprendre l’ensemble des problèmes soulevés. Rappelons-nous que l’un des arguments ressassés par le Medef et la droite contre les 35 heures était qu’on ne pouvait appliquer la même règle à tous les travailleurs. Eh bien, si ! En refusant que les gains de productivité soient accaparés par les actionnaires bien sûr, mais aussi par les seuls salariés des entreprises où le marché les fait apparaître de manière trompeuse dans telle ou telle grande entreprise, et en les répartissant au contraire sur tous les travailleurs, on prend à revers le capitalisme en oeuvrant pour une péréquation « sociale » des gains de productivité, et donc finalement de la valeur ajoutée.

Photo : MarionIon Flickr

Notes

[1] Réduction du temps de travail

8 Messages de forum

  • les deux premiers alinéas de la page 223 (éditions Payot, 1969) de la Théorie générale de Keynes. ???

    On reste sur notre faim !

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    • La règle des « trois tiers » : attention danger Le 14 février 2009 à 11:33 , par Jean-Marie Harribey

      "Au lieu de dire du capital qu’il est productif il vaut beaucoup mieux dire qu’il fournit au cours de son existence un rendement supérieur à son coût originel. Car la seule raison pour laquelle on peut attendre d’un bien capital qu’il procure au cours de son existence des services dont la valeur globale soit supérieure à son prix d’offre initial, c’est qu’il est rare ; et il reste rare parce que le taux d’intérêt rattaché à la monnaie permet à celle-ci de lui faire concurrence. À mesure que le capital devient moins rare, l’excès de son rendement sur son prix d’offre diminue, sans qu’il devienne pour cela moins productif – au moins au sens physique du mot.

      Nos préférences vont par conséquent à la doctrine pré-classique que c’est le travail qui produit toute chose, avec l’aide de l’art comme on disait autrefois ou de la technique comme on dit maintenant, avec l’aide des ressources naturelles, qui sont libres ou grevées d’une rente selon qu’elles sont abondantes ou rares, avec l’aide enfin des résultats passés incorporés dans les biens capitaux, qui eux aussi rapportent un prix variable selon leur rareté ou leur abondance. Il est préférable de considérer le travail, y compris bien entendu les services personnels de l’entrepreneur et de ses assistants, comme le seul facteur de production ; la technique, les ressources naturelles, l’équipement et la demande effective constituant le cadre déterminé où ce facteur opère. Ceci explique en partie pourquoi nous avons pu adopter l’unité de travail comme la seule unité physique qui fût nécessaire dans notre système économique en dehors des unités de monnaie et de temps."

      J.M. Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, 1936, Paris, Payot, 1969, p. 223.

      Dans le premier alinéa, Keynes distingue la source du profit et le fait que le capital rapporte. Dans le second, il signe un texte que n’aurait pas désavoué Marx. A noter que ce que Keynes appelle "la doctrine pré-classique" désigne dans son vocabulaire ce que nous appelons aujourd’hui la théorie pré-néoclassique, c’est-à-dire l’économie politique classique et Marx, à laquelle se range clairement Keynes.

      JMH

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  • La règle des « trois tiers » : attention danger Le 14 février 2009 à 17:35 , par Roberta

    Article 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

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  • La règle des « trois tiers » : attention danger Le 14 février 2009 à 18:59 , par nicocerise

    Selon moi et en vous suivant, les bénéfices de total n ’appartiennent pas aux salariés de total, aux actionnaires de total ils appartiennent même pas aux français car ils sont obtenus par une ponction de niveau mondial avec un coût social, humain, écologique supporté par toute l’humanité.

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  • La règle des « trois tiers » : attention danger Le 15 février 2009 à 02:30 , par L’ours

    Apparamment, il n’y pas d’article 35 dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. L’extrait cité ferait partie de la consitution de la 1ère république, jamais appliquée ! Sources : http://www.conseil-constitutionnel.fr/co...

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    • La règle des « trois tiers » : attention danger Le 3 mars 2009 à 09:36 , par Claude

      C’estle dernier article de la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1793. La première version révolutionnaire de 1789 ne comportait que 12 article.

      La déclaration universelle des droits de l’homme signée à l’ONU en 1948 comportait en effet seulement 30 articles.

      Les droits de l’homme ont déjà inspiré bien des mots, mais quels mots !

      C.L.

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  • La règle des « trois tiers » : attention danger Le 16 février 2009 à 19:26 , par Taranis

    Total fournit un assez bon exemple de ce que l’on pourrait appeler un capitalisme de racket ; d’ailleurs nos excellents commentateurs prompts à dénoncer la "prise en otage" des banlieusards par les syndicats devraient s’apercevoir que la situation s’applique (et à une plus grande échelle) aux compagnies pétrolières face aux automobilistes ! JMH a raison de dénoncer l’enfumage pratiqué par Sarkosy sur cette règle des trois tiers (qui rappelle d’ailleurs furieusement la recette du cocktail de Raimu dans Marius ! Reagan est passé des studios à la présidence, Sarko devrait songer à faire l’inverse ). La véritable sortie de la crise passe d’abord par un nouveau partage des richesses comme l’exemple du New deal le montre assez. Rappelons que les deux mesures essentielles de Roosevelt ont été :
    - Le renforcement des syndicats pour accroitre la part du travail dans la valeur ajoutée (Wagner Act)
    - Une politique fiscale pour ponctionner les hauts revenus et réduire les inégalités Ce n’est pas pour rien que Keynes mettait sur le même plan lutte contre le chômage et lutte contre les inégalités, et que la deuxiéme partie de son message (comme par hasard la plus dérangeante) est systématiquement laissée de coté.

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  • La règle des « trois tiers » : attention danger Le 22 février 2009 à 00:28 , par un passant

    c’est un sujet "capital" ... en effet ...

    la "richesse" de l’espèce humaine ne trouve son origine que dans le travail des humains-es et les "dons " de la nature, dont beaucoup sont non renouvelables ...

    le capital n’est que le détournement par quelques-uns de l’accumulation de richesses provenant du travail des humains-es et de la nature (qui n’appartient à personne) ...

    en ce qui concerne le travail, son "fruit" ne peut être accaparé par celui qui le produit, il ne s’est pas fait tout seul ...

    pour ce qui est de la nature, les ressources non renouvelables sont pillées depuis 2 siècles par nos générations qui ont ignoré superbement l’existence des générations futures ...

    cette proposition (dont je ne suis pas l’auteur, mais juste un "inventeur" ...) peut servir de base à l’élaboration d’un savoir vivre des humains entre eux (comprenant les générations futures) ...

    sa mise en oeuvre est certainement plus difficile, mais il en va de la justice et donc, de la paix entre les humains et de la survie de l’espèce humaine ... les modalités d’application, elles, appartiennent à l’intelligence des peuples de notre planète, là où ils sont ...

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