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La crise du capitalisme hors-sol

mercredi 29 avril 2009, par Jean-Marie Harribey

On a souvent ironisé sur les banquiers et notamment sur le cas de Daniel Bouton, depuis hier ex-PDG de la Société générale. Il s’agit bien sûr non pas de stigmatiser des personnes, aussi détestables que soit leur comportement, mais bien un système bancaire « par qui le malheur est arrivé » pour le dire vite.

La semaine qui vient de s’écouler a été encore fertile en rebondissements qui, tous, confirment les diagnostics et analyses portés ici sur les relations entre l’économie productive et la finance, relations qui sont au cœur de l’accumulation capitaliste.

Ainsi, selon l’information donnée par Libération du 27 avril 2009, il se pourrait bien que la Société générale ait, par l’entremise de ses filiales spécialisées dans la gestion d’actifs financiers, encore perdu cinq milliards d’euros, c’est-à-dire plus que dans l’affaire dite Kerviel. Touchée par la débâcle des subprimes, la belle Société générale était dirigée par Bouton, auteur il y a quelques années d’un rapport sur la bonne gouvernance des banques.

La même semaine, le Fonds monétaire international nous apprend qu’il a estimé à près de 4100 milliards de dollars les dépréciations d’actifs financiers dont souffrent toutes les banques dans le monde. Et il nous avertit que cette estimation n’est que provisoire, étant donné la difficulté à dresser des bilans exhaustifs.

Nous sommes prévenus : aussi longtemps que les banques découvriront les dégâts de leur propre spéculation, les plans de licenciement continueront de pleuvoir et les réformes de « structures » de s’épanouir. Il faut bien que le système « se refasse » !

Pourtant, toutes ces dépréciations d’actifs financiers sont-elles bien graves ? Ou, plus précisément, la gravité la plus importante de la crise est-elle là ? Écoutons un « expert » s’il en est, Nicolas Baverez : « Les effets de ce sinistre financier ont été dévastateurs. Depuis l’été 2007, plus de 40 000 milliards de richesses ont été détruits, dont 14 000 aux États-Unis (soit un an de production). » (« D’où vient la crise économique mondiale ? », Marianne-L’histoire, « Les crises du capitalisme », Hors-série, mars-avril 2009, p. 83).

Qui dit mieux ?
Les deux tiers du produit mondial annuel auraient été détruits ? C’est le degré zéro de la pensée économique dans toute sa splendeur. En effet, les brusques dépréciations d’actifs ne portent que sur des appréciations antérieures dont le caractère fictif est la définition même de la spéculation. Le produit mondial va peut-être reculer cette année et les suivantes, mais de quelques pour cent. Cette régression de la production est donc confondue avec la dépréciation des actifs financiers. La crise du capitalisme est aussi une crise idéologique car s’effondre l’idée que la finance est en elle-même source de richesse (rappelons-nous les bêtises racontées sur les miraculeux fonds de pension pour payer les retraites). Mais les idéologues ne connaissent qu’un métier : coûte que coûte, entretenir mythes et mystifications.

On a évoqué ici à plusieurs reprises l’influence néfaste des normes comptables internationales qui n’ont aucunement l’intention d’évaluer la richesse réelle des entreprises mais leur potentiel de valorisation financière si les capitalistes voulaient liquider leur capital. Or, pour qu’un capitaliste liquide son capital, il doit trouver un autre capitaliste pour prendre à son compte le capital productif dont veut se débarrasser le premier. Baverez n’a pas lu Marx. Baverez n’a pas lu Keynes non plus. Sinon, il ne confondrait pas la richesse, celle qui est produite, et la représentation fantasmatique de celle-ci.

Si la crise actuelle est aussi grave, c’est parce que le capitalisme a poussé jusqu’à un point jamais atteint auparavant la recherche du profit par la seule voie de la valorisation financière directe sur les marchés spéculatifs. La financiarisation du capitalisme n’a fait qu’exacerber la contradiction entre le passage obligé par le circuit capital argent-capital productif-capital argent supérieur (le fameux A-P-A’ de Marx) et la tentation permanente mais illusoire d’éviter celui-ci pour aller directement au but A-A’, sans passer par la case travail. En somme, faire du profit hors-sol.

L’économiste américain Paul Krugman a fait état cette semaine d’une petite histoire sur les banques américaines Citigroup et Morgan Stanley, qu’a commentée Guillaume Duval d’Alternatives économiques. Le bilan d’une banque, comme de toute entreprise, comporte un actif et un passif. À l’actif de la banque figurent essentiellement ses actifs financiers évalués au cours du marché. Au passif se trouvent ses capitaux propres et ses dettes. Si les créanciers de la banque estiment celle-ci en mauvaise posture, ils vont déprécier les titres qu’ils possèdent. Si dans le même temps, l’actif n’a pas varié, la diminution de la dette fait apparaître comptablement au passif un… bénéfice par différence avec l’actif. Si la situation de la banque se révèle moins mauvaise qu’on le croyait ou si elle redresse sa situation, la dette est réévaluée et le bénéfice… disparaît, voire laisse la place à… une perte.

La crise du capitalisme est une école pour le comprendre !

Photo : dolarz Flickr

3 Messages de forum

  • La crise du capitalisme hors-sol Le 30 avril 2009 à 08:42

    Bonjour,

    Je ne suis pas économiste, mais physicien. Et pour saisir un phénomène les nombres sans dimensions me sont très utiles.

    Je serais donc intéressé si un brillant économiste pouvait présenter l’évolution d’une grandeur sans dimension depuis le début du capitalisme jusqu’à nos jours : Le rapport entre la somme des flux financiers des transactions boursières dans une année et la somme des PIB de tous les pays dans la même période ?

    L’idéal serait un, où même moins dans la mesure ou le commerce local et le troc ne serait pas comptabilisé.

    Je crains fort que depuis quelques années, ce rapport soit de plus en plus gros, le marché de plus en plus virtuel et immatériel, et donc la valeur des échanges de plus en plus illusoire...

    Devra-t-on arriver à un jeu purement virtuel entre ordinateurs en réseau, sans plus la moindre place pour des échanges matériels, avant de cesser de confondre argent et valeur ?

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  • La crise du capitalisme hors-sol Le 4 mai 2009 à 14:01 , par Bagher

    Voila la question qui se pose naturellement : Pour quoi les capitalistes n’ont pas écouté MARX et au lieu de passer par A-P-A’, ils ont fait à leur tête et zapper le « P » et ils ont passé directement de A à A’.

    Première réponse : Les capitalistes ne sont pas Marxiste. Ils ont fait des erreurs et maintenant ils lisent Marx, il faut attendre.

    Deuxième réponse : Tous étaient les délinquants qui n’ont pas été détectés à la maternelle. Désormais ce serait fait et il n’aura pas de problème dans 50 ans

    Troisième réponse : je suis désolé ! J’ai des difficultés à cause de la première réponse. Car j’ai postulé que le capitaliste n’était pas marxiste et cette hypothèse m’empêche de formuler la troisième réponse ! Car à mon avis le CAPITALISTE est au courant de « La Baisse Tandentielle de Taux de Profit de MARX » et pour cela ils ont passé directement de A à A’.

    Je pense qu’il métrise la question. Il y a trente ans ils ont remarqué que les machine outils étaient plus en plus coutant et les salarier plus en plus organisés et donc que faire avec un tel A’ ?

    Voila

    Amitiés

    Bagher

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  • La crise du capitalisme hors-sol "Zapper le P ?" Le 6 mai 2009 à 11:56 , par Emmanuel Alvarez

    Bonjour,

    Pour rebondir sur les hypothèses de Bagher :

    Comme Jean-Marie Harribey le montre, le capitalisme ne peut exister, ne peut créer de la richesse à partir du seul capital. La spéculation étant un pari sur une captation possible de futures richesses créées par le travail, les sommes misées sur ce pari ne représentent pas des richesses réelles.

    En revanche, les fusions qui ont lieu actuellement, les rachats qui vont concentrer un peu plus la propriété des entreprises représentent bien une captation plus importante du profit entre quelques mains.

    Pour répondre à la troisième hypothèse, une des parades à la baisse du taux de profit du point de vue des capitalistes, peut être la concentration d’activité, et la constitution de monopoles (Fiat-Chrysler et peut-être Opel, par exemple).

    Je pense pour ma part qu’un même capitaliste peut mettre des oeufs dans le panier "spéculation hors-sol" (voire carrément dans une escroquerie du genre Madoff) et garder d’autres oeufs dans des activités bien réelles qui rapportent des dividendes.

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