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La bosse et le creux

jeudi 19 février 2009, par Jean-Marie Harribey

La bataille pour le partage de la valeur ajoutée est engagée. Elle ne va pas être simple. D’abord parce que le Medef n’entend pas laisser les actionnaires être dépossédés de la moindre parcelle de la richesse qu’ils sont en mesure de s’accaparer. Ensuite parce que le Président Sarkozy agit en orfèvre pour brouiller les cartes avec son histoire des « trois tiers ». Enfin, parce que les médias s’emparent de cette question et, bien entendu, sont du côté du manche.

Ainsi, le 18 février 2009 dans Libération, un article de Grégoire Biseau entend « désintoxiquer » les lecteurs en critiquant la thèse de la baisse de la part salariale dans la valeur ajoutée au cours des dernières décennies. Sa « désintox » s’appuie notamment sur l’article qu’a publié Denis Clerc dans L’Économie politique (n° 44, janvier 2009). Celui-ci reprend son texte qui avait circulé l’an dernier sur Internet et qui avait fait l’objet de discussions au sein du Conseil scientifique d’Attac. À l’époque, Michel Husson avait répondu en reconnaissant le bien-fondé de certaines remarques de méthode de Denis Clerc (notamment l’analyse sur la valeur ajoutée nette et non pas brute), mais en faisant valoir que, quelles que soient les méthodes de mesure retenues, la tendance à la baisse de la part salariale se vérifiait, même atténuée (notamment quand on raisonne sur la valeur ajoutée après paiement des impôts sur la production par les entreprises). Dans L’Économie politique, Denis Clerc semble ne pas avoir eu connaissance de la réponse de Michel Husson et il soutient l’idée qu’on ne peut retenir comme point de repère la « bosse » de la part salariale atteinte aux alentours de 1982. Celle-ci éliminée, la part de la masse salariale serait globalement assez stable dans le temps. C’est également le point de vue défendu par Grégoire Biseau, promu « désintoxicateur » à Libération.

Pour étayer sa thèse, Denis Clerc effectue une comparaison des pays européens sur la période 1990-2007 : deux groupes de pays se dégagent, les uns voyant la part salariale dans la valeur ajoutée nette des sociétés non financières augmenter (dont la France, + 2,1 points de pour cent de valeur ajoutée nette), les autres baisser (tableau 1, p. 18 de L’Économie politique).

Qui dit vrai ? Ou bien y a-t-il une faille quelque part ? Encore une fois, il y a un problème de méthode. Denis Clerc refuse de prendre pour référence le point le plus haut jamais atteint par la part salariale. Et on peut sans doute lui donner partiellement raison. Mais le problème vient du fait qu’à la place de la « bosse » la plus haute, il retient comme repère le moment le plus creux, c’est-à-dire celui de la fin des années 1980-début des années 1990, après que le décrochage des salaires par rapport à la productivité du travail eut produit ses effets. Or il n’y a pas plus de raison de retenir le creux que la bosse. Bosse et creux ne remettent pas en cause les conclusions auxquelles le FMI et l’Union européenne aboutissent sans la moindre hésitation : la part salariale a baissé un peu partout dans le monde capitaliste développé. Et le « déintoxicateur » de Libération est passé un peu vite sur l’article de Denis Clerc qui se termine de façon plus nuancée qu’il ne commence.

En fin de compte, la bulle financière ne peut prospérer durablement qu’en proportion de la pression exercée sur les salaires et sur tout ce qui fait la condition salariale : organisation du travail, protection sociale, services publics, etc. Et si cette condition salariale n’avait été fortement dégradée, et si elle avait renoué avec sa « trajectoire historique stable », on ne comprendrait pas pourquoi la crise actuelle serait aussi globale et profonde.

D’ailleurs, ceux qui aujourd’hui contestent la thèse de la baisse de la part salariale se retrouvent pour dire que, après la « bosse » grossie pendant les années 1970, puis le creux approfondi la décennie suivante, la part salariale aurait retrouvé cette place « historique » normale, celle notamment de la période faste des Trente Glorieuses. La lutte pour le rééquilibrage du partage de la valeur ajoutée ne serait donc pas justifiée. Cet argument est doublement étonnant.

Premièrement, il semblerait sous-entendre que, puisque la part des salariés était stable pendant les Trente Glorieuses, leur situation n’était pas défavorable. Mais c’est confondre le niveau de l’exploitation de la force de travail et l’évolution de ce niveau. Qui ne se souvient ou qui n’a pas entendu parler des luttes sociales féroces de cette période et qui ont culminé dans le refus du travail à la chaîne dans les années 1960 ? Donc dire que les gains de productivité étaient « partagés » comme on le dit souvent doit être compris comme « partagés de telle sorte que le rapport des forces restait en l’état ». Degré stable de l’exploitation ne signifie pas absence d’exploitation.

Deuxièmement, l’argument est étonnant car il vient une fois de plus nous présenter les Trente Glorieuses comme un modèle pérenne. Or le retour de cette période est impossible et non souhaitable. La préparation d’une économie non productiviste exigera un remodelage de la répartition des revenus et donc une baisse de l’exploitation de la force de travail. À la limite, on peut dire, que même si la part salariale n’avait pas beaucoup baissé, il faudra que son envers, la part actionnariale, baisse considérablement pour que la collectivité puisse maîtriser son destin. Un mode de développement soutenable exige d’une part une réduction drastique des inégalités, d’autre part des investissements massifs pour reconvertir l’économie. Il faudra donc asphyxier les dividendes.

5 Messages de forum

  • La bosse et le creux Le 20 février 2009 à 07:48 , par Taranis

    La discussion sur l’évolution du partage de la valeur ajoutée me rappelle furieusement celle sur la détérioration ou non des termes de l’échange pour les pays du Tiers monde : amélioration ou détérioration selon que l’on adoptait telle ou telle année de référence. La comparaison dans le temps me parait extrêmement délicate du fait que la structure de l’économie française a changé. Structure des salaires d’abord : la part des plus hauts revenus a explosé ; qu’en est il de la part des salaires si vous en extrayez les 1% les plus élevés ? Cela n’est pas anodin chacun sait qu’aux Etats unis l’évolution du salaire moyen depuis trente ans est trés différente si vous prenez la totalité des salariés ou si vous laissez de coté le 1% aux salaires les plus élevés (on avouera que le 1% des plus hauts salaires est constitué de "travailleurs" salariés au sens juridiques du terme mais dont la place dans le système est assez différente !) D’autre part la salarisation a fortement progréssé depuis trente ans ; en d’autres termes, la part des salariés dans la population active ; que donne un calcul par tête ; en d’autres termes quelle part de la VA recevait un salarié en 1970 et combien aujourd’hui ? Enfin la statistique ne porte que sur la valeur ajoutée des sociétes non financiéres ; ce qui ne represente que 50% de la valeur ajoutée ; or la poids des SNC n’est plus le même qu’il y a trente ou quarante ans. Une véritable étude devrait se faire à structure constante ; sinon pourquoi ne pas introduire dans le débat l’exemple américain où je le rappelle (source Eurostat) la part des salaire representait 56% du PIB en 2005 contre 53% en France ? Vite que les dévots du système américains proposent un accroissement de 3 points de la part des salaires en France.....

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  • La bosse et le creux Le 20 février 2009 à 10:11 , par R. Zaharia

    Bonjour a Tou(TE)s

    Il faut surtout noter que les salaires cotisent bien plus à la Secu , aux caisses de retraites complémentaires, à la TVA , et l’impôt sur le revenu, que ne le font les dividendes...

    Inutile, donc, de discuter "à perte de vue" pour savoir si c’est 3%, 6%, ou 10 % du PIB, qui en 20 ou 25 ans, ont basculé des salariés vers les actionnaires :

    il se trouve que, dans l’absolu , il est souhaitable que 80 ou 100 milliards de revenus des entreprises finissent sous forme de salaires plutot que de dividendes : Cela ne changera rien à la sacro-sainte compétitivité des entreprises, (et si la Bourse s’écroule encore plus... on-s’en-mo-que ! D’une part la Bourse n’est pas, mais pas du tout, un moyen efficace de financer les entreprises, d’autre part... "la politique de la France ne se fait pas a la corbeille", comme disait le Grand Charles !)

    En outre ce nouveau partage aura pour effet de resorber presque totalement les 3 sources de déficit, (y c le budget de l’Etat), citées ci dessus, et que l’on nous "matraque" sans cesse pour justifier la modération des salaires plutot que celle des dividendes !

    Cette proposition n’a rien de corporatiste ; elle est raisonnable ; il est clair qu’elle va dans le sens de l’intérêt général, et que la majeure partie de la population la souhaite ! (cf. Article 6 de la DDHC 1789 : La loi est l’expression de la volonté générale )

    Que les faux-culs ne se réfugient pas plus longtemps derrière le fameux "mandat que le Président a reçu du peuple en 2007" ! (c à d avant que les faits ne démontrent combien son programme est l’exact contraire de ce qu’il convient de faire... )

    Si jamais un doute subsiste, c’est très simple : après un large débat public, avec expression de tous les points de vue, (pas seulement celui du Medef relayé par la presse "caniche"...), il suffit de faire un référendum sur un "nouveau partage" de la valeur ajoutée.

    Ce n’est pas de +2,6 milliards "one shot" en 2009... qu’il s’agit, mais de + 100 milliards de salaires année après année ! Le compte n’y est pas !

    R. Zaharia

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  • La bosse et le creux Le 20 février 2009 à 13:59 , par Northman

    Moi, je retiendrai de façon simple le très joli graphique de l’article de X. Timbeau (OFCE) dont la source est tout simplement l’OCDE et qui montre admirablement bien les trois niveau différents de cette part des salaires dans le VA pour les périodes de 1965-1970, 1971-1982, 1983-95.(La partage de la valeur ajoutée en France OFCE janvier 2002) Alors quelle base retenir ? plusieurs écoles sans doute pour expliquer comment cette part s’est formée et plusieurs causes.

    http://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/...

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  • La bosse et le creux Le 20 février 2009 à 15:38

    Je me pince. Nous avons assisté au vol manifeste de la richesse produite. Nous discutons de grapiller des miettes dans un partage injustifiable. Et cela sans changer de fonctionnement. Changeons la perspective de l’observation de ce qu’est une société humaine. Il faut changer le mode de prise de décision en n’acceptant plus de laisser au seul capital privé l’usage de la richesse produite par tous. Qui choisit que faire, qu’entreprendre ? Est-ce celui qui dispose de moyens pour son seul profit (avec parfois retombées pour tous, catastrophiques et/ou bénéfiques), ou cela doit-il être les populations qui décident de quoi faire, du comment ...

    Il est temps de reprendre le pouvoir politique en disposant des moyens de contrôler toute la richesse produite. Les multinationales (entre-autres) échappent à ce contrôle, ce n’est pas acceptable.

    Discuter des parts de ceci ou cela est abject. L’ensemble des richesses produites est un bien commun. Il doit être traité comme tel par le (les) gouvernement démocratique élu par le souverain. Qu’une part privée récompense les personnes méritantes, au sens ayant déployé des efforts pour un gain mesurable, c’est l’évidence étant-donné les aspirations de chacun à la reconnaissance versus l’effort. Mais que sous prétexte de talents ou de moyens, une personne (ou un groupe de), profitant de l’ensemble des services et des efforts au sein d’une société organisée s’arroge le droit de propriété exclusif de richesses produites est un vol manifeste envers la communauté. Ne pas voir cela est accepter la féodalisation qui nous mène aux catastrophes, pour le moment seulement climatique mondiale, financière mondiale, famine pour un milliard de gens, avec des Etats totalitaires ou dictatoriaux ou absence de droit pour une grande partie de l’humanité ... en gros un désastre pour la raison et tout espoir de vivre en paix. Revenons à l’aspiration de chaque personne de "bien vivre", en organisant nos sociétés de personnes de façon à éviter que les intérêts privés détruisent les intérêts de l’humanité et des minorités. Ceci non pas en établissant des dictatures de la raison, mais des processus démocratiques.

    Ergoter sur les parts des salariés, du capital ... est sans solution. Le capital ne doit pas être à la disposition des personnes privées. Cela ne veut pas dire que l’entrepreneur (ou groupe d’) disparait, au contraire, il reprend sa place, parmi les salariés, comme délégation temporaire de pouvoir d’innover, organiser. Chaque élément nécessaire à la réalisation de quelque chose demeure, des innovants, des réalisant,, des organisateurs, des critiques pour et contre, ... des lignes de crédit pour échanger de l’effort (travail-produit du travail) contre des avantages individuels ...

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  • La bosse et le creux Le 21 février 2009 à 20:09 , par Guido Brasletti

    C’est le type même du faux débat, genre "sexe des anges". Il suffit de bien choisir l’origine et selon ce qu’on veut prouver on y arrive ! Dans un sens aussi bien Denis Clerc que Michel Husson ont "raison" puisque finalement ils ne parlent pas de la même chose. Ne pas oublier non plus que les structures sociales et économiques ont changé depuis les années 50, et même 70. D’autres indicateurs pourraient aussi être utilement employés.Notamment la structure du patrimoine, les statistiques de la santé publique etc.. etc... Mais si les chiffres rassurent l’indécis et confortent le scientifique il est bien d’autres moyens de voir l’explosion des inégalités et l’essor de la pauvreté dans notre pays, un des plus riches de la planète rappelons le.

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