Que nous dit le Premier ministre ? Que nous devons faire preuve d’un "véritable esprit de civisme", euphémisme bien connu signifiant que les Français doivent se serrer la ceinture et mettre leurs revendications dans leur poche, en attendant des jours meilleurs. Car, nous dit sans rire le même Fillon, il faut "repousser les surenchères qui risquent de gâcher les conditions du redressement de notre pays".
Soyons clairs : vous osez demander une augmentation de salaire ou le maintien d’avantages sociaux ? Vous gâchez le futur redressement. Et, n’en doutons pas, lorsqu’on verra enfin le bout du tunnel, le même Fillon ou son successeur nous mettra en garde contre des revendications irréalistes qui risqueraient de briser une relance encore fragile. Discours bien connu, toujours le même depuis les années 1980, droite et "gauche" confondues à quelques nuances près, qui s’est traduit par l’enrichissement colossal des plus riches et la paupérisation de tous les autres.
Et ceux qui voudraient que ça change sont marqués au fer rouge de la terrible estampille "extrême gauche", à nouveau stigmatisée par François Fillon qui dénonce solennellement les "manœuvres d’une extrême gauche à qui la démagogie ne coûte rien". L’extrême gauche, dans l’esprit de nos dirigeants, ce sont bien entendu le NPA ou l’union syndicale Solidaires, mais aussi tous ceux qui osent s’interroger sur les vertus présumées du capitalisme. À ce titre, Attac est depuis plusieurs années cataloguée à l’extrême gauche par l’UMP et les services de police.
Pour résumer, et pour ceux qui n’auraient pas encore compris, François Fillon martèle qu’il n’y a rien de plus grave que les "revendications irréalistes qui semblent ignorer totalement la crise". Notre Premier ministre et son maître feraient pourtant bien de regarder autour d’eux : ils y verraient par exemple que le gouvernement d’Angela Merkel (une dangereuse gauchiste ?) vient d’accorder à ses fonctionnaires une augmentation de salaire de 5,8 % d’ici 2010. Ils y verraient aussi que presque partout, des États-Unis à la Grande-Bretagne ou à l’Espagne, on a décidé que la relance de la consommation était indispensable pour tenter de sortir de la crise. C’est ce qu’on appelle en langage libéral du "pragmatisme", ce pragmatisme qu’on retrouve par exemple dans le programme économique du Parti socialiste, lui aussi fustigé par Fillon, qui lui reproche "d’aiguiser inutilement nos légitimes différences politiques".
Aveuglement doctrinal ou bêtise incommensurable ? Les deux, sans doute, pour le plus grand malheur des Français.

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