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De la théorie à la pratique

vendredi 16 janvier 2009, par Jean-Marie Harribey

Un jour prochain, on dira : « cette crise aura permis de faire faire un bond à la théorie ». Depuis hier, le Landerneau économique s’émeut : faut-il, en pleine récession, que les entreprises et, surtout, les banques qui ont reçu de l’argent à gogo de la part de la collectivité, distribuent des dividendes à leurs actionnaires ? D’abord, si la question se pose, c’est que la crise n’est pas pour tout le monde. On annonce qu’en 2008, les entreprises cotées au CAC 40 ont réalisé environ 90 milliards d’euros de bénéfices, soit à peine un peu moins que l’année précédente, et qu’elles pourraient en distribuer la moitié à leurs actionnaires. Et cela parce que les effets de la récession ne se sont pas encore fait sentir au niveau des bénéfices.

Mais mon propos n’est pas là. Il existe en économie une théorie qui s’est attachée à renouveler la compréhension des mécanismes boursiers, notamment de la valeur des actions et autres actifs financiers. À partir d’une idée originale de Keynes, qui avait expliqué le comportement moutonnier des agents économiques dans une situation d’incertitude, le prix des actions en Bourse serait le résultat d’un mimétisme qui produirait le résultat attendu par la majorité. C’est ce qu’on appelle un phénomène auto-référentiel : ça monte parce que tout le monde croit que ça va monter, ça baisse pour la raison inverse. Il n’y aurait donc plus aucun critère objectif « fondamental » expliquant les aléas de la Bourse. Ainsi a pu être théorisé l’écart croissant, dans les périodes de bulles financières, entre la valorisation boursière et la réalité de la production dans les entreprises.

Deux économistes français, Michel Aglietta et André Orléan, dans des travaux reconnus, ont défriché ce terrain au cours des vingt dernières années. Ils ont développé une analyse de la monnaie et de la finance en opposition radicale avec toutes les conceptions habituelles. La valeur des actifs financiers n’aurait plus rien à voir avec des « fondamentaux objectifs », tels que l’anticipation des profits réels produits par les travailleurs dans les entreprises, qui donneront lieu à paiement de dividendes. Par extension, la valeur des marchandises elles-mêmes ne dépendrait plus des conditions de production. Seules des considérations subjectives, amplifiées jusqu’à l’extrême par les comportements moutonniers, seraient à l’œuvre. À la base de cette analyse, il y a une conception de la monnaie tout à fait originale. Aglietta et Orléan soutiennent que la monnaie est une institution sociale précédant les échanges, et non pas comme le croient les libéraux une conséquence de leur multiplication, le troc devenant trop mal commode. En effet, acceptée par tous, la monnaie est à la fois expression du désir de richesse et lien social.

Mais pouvait-on en déduire que le choix d’un bien comme monnaie résultait seulement d’une imitation des individus entre eux ? La monnaie est élue équivalent universel parce qu’elle est garantie par la puissance publique, et elle n’a de valeur que si, parallèlement, un travail productif est effectué. En abandonnant toute théorie de la valeur fondée sur le travail, on ne peut voir dans les excès de la finance qu’un phénomène uniquement auto-référentiel qui s’entretiendrait de lui-même sans aucun lien avec ce qui se déroule dans la production. Cette croyance empêche de voir la crise globale actuelle comme une crise de l’ordre social imposé par le capital, et conduisait naguère Aglietta, au sujet des retraites, à croire que « la finance était capable de transférer dans le temps des richesses réelles ». La finance est seulement capable de transférer dans le temps la propriété des richesses. Encore faut-il que celles-ci soient produites.

Eh bien, c’est l’actualité qui permet de trancher le débat. « Verser ou non des dividendes : le dilemme des sociétés en 2009 », titre Le Monde du 15 janvier 2009. Monsieur Urs Peyer, professeur de finance à l’INSEAD, déclare : « les entreprises verseront un dividende plus faible que l’an passé, mais elles le verseront quand même pour éviter d’envoyer un signal trop négatif au marché ». Exit la théorie du mimétisme absolu. Exit la théorie qui prétendait qu’aucun « fondamental » ne gouvernait l’économie et la finance. Exit la croyance que l’on pouvait se passer d’une théorie objective de la valeur, surtout celle de Marx !

La boucle est ainsi bouclée. La crise financière nous avait montré que si les bulles finissent toujours par éclater, c’est bien parce que la valeur économique réelle ne peut être créée que par le travail. La dégradation de la condition salariale, c’est-à-dire l’augmentation de l’exploitation de la force de travail, avait nourri la financiarisation. Mais elle avait atteint un point au-delà duquel la finance planait au-dessus du vide. Aujourd’hui, nous avons sous les yeux la démonstration de la réciproque : les dirigeants d’entreprise verseront des dividendes pour signifier à leurs actionnaires que la réalité objective n’est pas si mauvaise que ça, puisque…ils vont se dépêcher à mettre en place des « plans sociaux…

De la théorie, on peut passer à la pratique. Tout cela nous convainc encore davantage que la proposition de diminuer les écarts de revenus distribués dans les entreprises est réaliste et juste, et qu’elle peut même être efficace. À quand un débat sur une fourchette de 1 à 4 ou 1 à 5 par exemple ?

Photo : Davic Flickr

8 Messages de forum

  • Question sur "De la théorie à la pratique" Le 20 janvier 2009 à 15:16 , par Louis Gervais

    Alors, là, franchement, chapeau ! Le théorème et la réciproque démontrés ! Tout de même, ne pourrait-on pas rapprocher "républicains" et "orléanistes" ? La finance ne crée rien, d’accord. Quand les valeurs financières s’écartent trop des valeurs réellement créées, ça krache. Mais en temps "normal" de spéculation pépère, le mécanisme mimétique ne joue-t-il pas, en attendant le rappel à l’ordre ?

    Louis Gervais

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  • De la théorie à la pratique Le 21 janvier 2009 à 18:43 , par Philippe Adrien

    De nombreuses explications sont apportées à la crise financière. La plupart sont caractérisées par une approche technique de court terme. Il est possible d’apporter un éclairage plus fondamental, présenté ici sous forme synthétique.

    Aux alentours de 1980, un renversement de tendance a caractérisé la répartition de la plus value de la production. Une réorientation des flux monétaires vers les actionnaires s’est mise en place au niveau mondial. En France, c’est 10% du PIB qui a été ainsi transféré des salariés vers les actionnaires, avec un accroissement considérable des inégalités. Par delà son caractère choquant ou injuste, ce transfert a eu des effets systémiques.

    En effet, la propension à consommer des plus fortunés est limitée. La baisse de consommation des salariés n’a pas été compensée par une hausse équivalente de celle des plus riches, et l’économie a manqué d’un signal « consommation ».

    En revanche, le surcroît de liquidité concentré sur une frange réduite de la population avait pour vocation de se transformer en investissements. En l’absence de débouché, les investissements productifs étaient limités, et leur valeur a augmenté au-delà de toute considération rationnelle.

    Devant la masse de liquidités disponible, la spéculation s’est alors déchaînée, de nouveaux produits financiers ont à chaque fois trouvé acquéreurs sans difficulté, créant ainsi un système pyramidal déconnecté de la réalité économique. Hausse continue des valeurs boursières, déconnectée de la production, et bulles spéculatives successives ont été les marqueurs les plus flagrants de ce dysfonctionnement, dont les victimes finales étaient majoritairement les acteurs de «  l’économie réelle ».

    La leçon à tirer de ces 30 années est la nocivité d’une trop forte rémunération du capital, et l’absolue nécessité de rebasculer une partie de la plus value en direction du travail.

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  • De la théorie à la pratique Le 23 janvier 2009 à 11:45

    depuis le temps qu’on sait très bien (démontré mathématiquement et en toute logique) que la propriété privée NE PEUT PAS etre infinie pour tout le monde... la finitude de la richesse fait que si une personne possède une quasi infinité de richesse, des millions de gens ne possèdent rien... Tout le monde sait très bien que l’argent appelle l’argent (et le principe de spéculation, de location immobilière, de pret et de rente nous le montre sans cesse) : c’est à dire que celui qui est très riche, va devenir encore plus riche grâce à la propriété privée, et cela sans limites... Il est donc primordial de voir qu’une grande partie de la solution au partage des richesse, à la réduction des inégalités, et in fine à la paix, la justice et l’équité, c’est de limiter la propriété privée. Comme la richesse est surtout relative, il faut fixer une limite, un rapport, une fourchette entre le salaire des riches et des pauvres. Tout le hommes étant égaux, mais tous n’ayant pas la même position sociale, il est naturel d’avoir des différences, tant qu’elles restent "humaines", c’est à dire humaine. Un homme ne vaut jamais plus de 10 ou 100 hommes. Les salaires ça devrait etre pareil.

    Pour empecher que les abus puissent se produire (car si on laisse la possibilité il y aura toujours quelqu’un qui abusera), il suffit simplement, très simplement, de limiter le salaire et/ou le patrimoine personnel. Par exemple un salaire minimum à 1000 euros par mois, un salaire maximum à 10 000, et un patrimone maximum fixé à partir de : 1000(eurospar mois)*12(mois)*60(ans travaillés)=720 000 euros. Donc on limite le patrimoine individuel à 10 000 000 (plus de 13 fois plus que ce que gagne un homme dans tout sa vie). Et forcément cela règlerait énormément de problèmes...

    Parlez en autour de vous, informez les gens que les solutions existent !

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    • De la théorie à la pratique Le 28 janvier 2009 à 21:07 , par gbmth

      je suis tout a fait d’accord ; mais reste a savoir que le capital humain se differe il y a des hommes qui méritent des salaires élevés vu les efforts et l’idée innovatrices qu’ils ont dériére la téte,et il y a des operationnels. !!!!???

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      • De la théorie à la pratique Le 29 janvier 2009 à 20:14 , par Guido Brasletti

        Cette histoire de "créativité", d’inventeur talentueux qui mérite un pont d’or car il fait la fortune de "sa" boite, ou de mécano aux doigts de fée qui extirpe l’ultime quart de cv de n’importe quel moulin, ça fait belle lurette que ce n’est plus qu’une légende urbaine. Ou plutôt si, ils existent encore, mais dans les coulisses. Et question pont d’or, ou même simple reconnaissance, nib’, tintin ! Le capitalisme industriel, dont ils ont pu être les héros (largement mythiques, mais un mythe a toujours un fond de vérité) n’est plus, remplacé par le monde de la finance et la tyrannie du profit maximum dans le minimum de temps. Et après moi le déluge...

        Quand aux "créatifs" de la finance et des martingales imparables on voit maintenant le résultat de leurs exploits...

        Sur ce sujet on pourra lire avec profit le texte suivant, tout spécialement à partir de la page 6. Son auteur (anonyme) connaît bien le monde de l’entreprise, ce qui est plutôt rare à Attac.

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      • De la théorie à la pratique Le 9 février 2009 à 17:12 , par Manuel Rozals

        Je suis bien d’accord que le travail de certains mérite d’être mieux rémunéré que d’autres, sur les critères évoqués. Le problème, c’est que certains revenus ne sont pas liés à un travail effectif, mais à une position dominante. Bill Gates, par exemple, ne produit pas plus d’efforts ni d’idées novatrices que de nombreux autres informaticiens, et a pourtant accumulé une fortune considérable du fait qu’il occupe un créneau privilégié. Quant aux PDG des grandes entreprises, on a vu ce que donnent leurs idées. Par contre, ceux qui ont réellement des idées novatrices, les chercheurs par exemple, ou ceux qui fournissent des efforts considérables, je pense notamment à ceux qui sont à la chaîne, ou même les cadres qui ne bénéficient pas d’une durée horaire de travail et sont corvéables à merci, ne sont pas les mieux payés.

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    • De la théorie à la pratique Le 29 janvier 2009 à 09:02 , par Guido Brasletti

      En fait on est en train de re découvrir l’impôt....

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  • De la théorie à la pratique Le 29 janvier 2009 à 10:05 , par vilain

    la crise banquaire n’est qu’une mascarade pour faire passer la pillule des licenciements en masse.quel bande de farceur.

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